07/04/2012

Bobos bio ?babas cool? Alternatifs néo-ruraux collectivistes? En tous cas ça se passe maintenant et c'est beau...

Dans la France d’en babs

Julien Picard, apiculteur à Saint-Vincent-de-Durfort.
Julien Picard, apiculteur à Saint-Vincent-de-Durfort. (Photo Sébastien Erome.Signatures pour Libération)

Installés en Ardèche dans le sillage des babas cool des années 70, ils se disent néoruraux ou décroissants. Ils ont le rêve modeste : vivre autrement, loin du brouhaha politique.

Par CHARLOTTE ROTMAN envoyée spéciale en Ardèche

Ils ont la trentaine, des enfants en bas âge, cherchaient «la ruralité». Ils se sont installés en Ardèche, sur des terres rugueuses et sauvages. Ils vivent de peu. Ne possèdent pas de télé, et rarement des téléphones portables. Ils ont la sérénité de ceux qui sont sûrs de leurs convictions. Julien, Alcine, Tomas, Maïa, Olivier, Ameline, Nicolas sont les héritiers des babas cool venus ici dans les années 70 faire «un retour à la terre». En pull de laine et barbe de plusieurs jours, ils incarnent une critique radicale de la société de consommation. Sans slogan ni banderole : à la différence de leurs aînés, ils ne prônent pas le communautarisme et n’essayent pas de convaincre la Terre entière qu’ils ont fait le bon choix.

Les Ollières-sur-Eyrieux

«Faire émerger des alternatives»

«Les hippies ont montré qu’on pouvait faire une petite agriculture paysanne. Et que c’était possible de s’installer et d’en vivre. Nous, la génération d’après, on hésite moins à le faire», explique Julien Picard, un apiculteur de 36 ans installé en 2005. «Pas besoin de la crise mondiale pour faire émerger des alternatives», renchérit Nicolas Becker, un Lorrain de 33 ans, éleveur et maraîcher bio, en Ardèche depuis sept ans.

Tous deux font partie d’un petit réseau qui alimente un magasin collectif de vente directe, aux Ollières-sur-Eyrieux, «dans la Grande-Rue, entre le bureau de tabac et la boulangerie». On y trouve du miel, des fromages, des saucissons, des œufs, de la crème de châtaigne, des tisanes, des pommes de terre, des poteries… Chacun y tient une permanence, à tour de rôle. Au mur, un manifeste sur l’agriculture paysanne, une affiche sur les «10 bonnes raisons de consommer bio», mais aussi une carte du nucléaire en France, «danger permanent», des annonces de concerts. Près de la caisse, le numéro 63 du Paysan ardéchois, le journal d’information de la Confédération paysanne, qui titre «Semons ensemble les graines d’une nouvelle société».

Saint-Vincent-de-Durfort

«On n’a pas envie d’avoir de dépenses»

Ce jour-là, Julien Picard n’est pas au magasin. En combinaison d’apiculteur, il inspecte une partie de ses 250 ruches, près de Saint-Vincent-de-Durfort. Gestes lents de cosmonaute aux mains nues. Il a grandi dans le Périgord, avec des parents arboriculteurs et viticulteurs. Bac +5, ingénieur agronome, il a eu besoin de «retrouver un côté terrien». En plus du miel qu’il fabrique et qu’il vend (5 tonnes par an), il essaye d’être «au maximum en autoproduction pour l’alimentation». Il a un potager, fait des conserves de tomates, élève poules, oies, canards, cochons. Des loutres nagent dans la rivière en bas de chez lui, les renards de la forêt viennent lui chiper des volailles. Il voulait «vivre sainement», avec sa compagne, enceinte, et leur enfant. «On se contente de ce qu’on a, on a peu de dépenses, et pas envie d’en avoir. Ici, on n’a pas de soucis de publicité. Je plains ceux qui se sentent obligés d’acheter un iPod.» Ce mode de vie relève «du choix militant».

«L’Ardèche évoquait des territoires de petite agriculture paysanne, et de luttes anciennes», dit Julien qui y a senti «une dynamique» avec des jeunes installés en réseau et «un esprit collectif ouvert à l’échange». Ici, on délibère pour savoir si les journalistes peuvent venir en reportage, on vote pour choisir la programmation du cinéma itinérant.

Avant, Julien voulait travailler dans l’humanitaire, et «aider les paysans du Sud». Mais il est «désabusé». Epuisement des ressources naturelles, consommation, énergies : il se heurte «à la réalité. La mondialisation est un système qui nous dépasse. C’est l’argent qui dirige le monde». Pour lui, le discours politique n’est qu’un «jeu entre les politiques et les médias». Et puis, «même si les discours sont sincères, quand on est au pouvoir, on n’est pas libre». Il ne veut pas dire pour qui il va voter. On le laisse à ses ruches, sous un soleil printanier.

Dunière-sur-Eyrieux

«Les changements viendront des gens»

Olivier Dujardin, lui, est un fils de hippies. Sa mère, originaire de Bordeaux, et son père, de Lille, sont venus s’installer en Ardèche avant sa naissance, en 1978. Il porte un tee-shirt «fête des voisins», même s’il n’en a quasiment pas. Il habite dans une maison isolée, de l’autre côté de la montagne, sur la commune de Dunière-sur-Eyrieux, avec sa compagne, Ameline, et leurs trois enfants. Une adolescente grimpe dans un arbre. Sa sœur se balance sur un pneu suspendu. On est en milieu de semaine, mais elles ne sont pas en classe. Ameline leur fait l’école à la maison. A l’Apiferme, Olivier fait lui aussi du miel, mais aussi du nougat, du pain d’épices. Il a vécu à Valence et Aubenas, a été cinq ans pâtissier et bossé en intérim. Mais il n’est «pas fait pour la ville». Ni pour «vivre dans une cave». Il voulait «travailler moins» et «profiter de la vie». Il fait de la danse, du chant, de la méditation, de la gymnastique traditionnelle chinoise. Installé sur un escalier de pierre, il tire sur une cigarette roulée, offre du gâteau.

Olivier privilégie le troc avec les autres producteurs, le groupement d’achats, les commandes en commun d’agrumes ou de matières premières, les échanges de coups de main. Il ne formule aucun mot d’ordre. Il parle de «choix personnel» : «Militant est un mot trop fort. Je ne revendique rien. Je ne vais pas prétendre défendre des grandes idées.» Est-il «décroissant» ? «Oui, si cela veut dire de ne pas aller dans le sens de la consommation à outrance. De vivre simplement. Ne pas trop s’attacher à ce qui est matériel.» Il est aussi engagé dans une «démarche spirituelle», fait un travail sur «la communication non violente». N’a pas la télé («c’est un spectacle qui ne m’intéresse pas»), n’écoute pas la radio, ne lit pas les journaux et ne se sert pas d’Internet pour s’informer. «Les nouvelles importantes, on les a toujours, non ?»

Olivier a adoré la chaîne humaine contre le nucléaire, participe à des mobilisations contre le gaz de schiste. A la dernière présidentielle, il avait voté. «Peut-être blanc», essaye-t-il de se souvenir. Mais cette année, il ne se rendra pas aux urnes. «C’est de plus en plus une mascarade. Je préfère être cohérent dans mes choix plutôt que de donner à d’autres cette responsabilité. En 2007, j’ai fait mon devoir de citoyen, maintenant je me dis qu’il est ailleurs.» Ameline, sa compagne, 36 ans, «boycotte» les élections. «J’ai l’impression qu’on nous mène en bateau. C’est peut-être utopique, mais je voudrais que ce soit davantage la population qui décide, plutôt que des hommes politiques qui gagnent beaucoup d’argent et ne tiennent pas leurs promesses.» Les changements ? «Cela viendra des gens.» En politique, pense-t-elle, «ceux qui pourraient faire changer les choses ne font pas le poids».

Photos Sébastien Erome. Signatures pour Libération

Saint-Sauveur-de-Montagut

«Nos gamines savent ce qu’est un McDo»

Lui a grandi «dans le béton», à Orléans. Tomas Deluzet, 31 ans, navigue aujourd’hui sur des bouts de terre en pente, dans un hameau après Saint-Sauveur-de-Montagut, à 10 kilomètres de l’Apiferme d’Olivier et Ameline. Il est en train de ramasser les œufs qu’il va vendre dès le lendemain - 10 boîtes de six chaque jour. Il cultive aussi des salades, radis, patates… «C’est un challenge de s’installer ici. Mais avec 12 hectares de terre, tu peux jouer toute ta vie.» Ses parents, militants trotskistes, étaient enseignants ; son grand-père, un réfugié espagnol. Tomas n’avait «pas envie d’aller à l’usine» et voulait fuir «le métro, les bouchons…». Sa compagne est enseignante. Ils ont trois filles, dont la dernière, 6 mois, tête goulûment son biberon.

Tomas se sent le moins «militant» du groupe, et assume un sens «commercial». Il plaide : «On n’est pas des illuminés. On bouffe bio, mais nos gamines savent ce que c’est qu’un McDo, on vaccine nos filles…» Tous les jours, les travaux des champs finis, il regarde un JT et un documentaire (récupérés sur Internet). Il se tient informé, cite Mélenchon, qu’il apprécie, même s’il ne se reconnaît pas «dans un parti» et n’a «pas de gourou». Il dit avoir peur, aussi, de «la division de la gauche». Dans cette campagne d’Ardèche, les nouveaux venus doivent faire leurs preuves, insiste l’ex-citadin. «On te fait sentir que tu n’es pas d’ici, dit-il. Il en reste plein des babas cool, pas mal sont au RSA. Pour certains ici, les "chevelus" sont des "voleurs de jardins". Il faut qu’on donne une bonne image des "étrangers".»

Le Chier

«On gagne peu, mais on est heureux»

Alcine Voron, 31 ans, habite Le Chier, un hameau perché sur les hauteurs, à une dizaine de kilomètres de là. La route est sinueuse. Devant chez elle, face à la vallée, du linge d’enfant sèche au vent. Elle a repris une vieille ferme en 2010. Avec son compagnon, Lou, elle fait du fromage de brebis. Elle montre les installations, va caresser les bêtes en plein air, s’attarde dans le crépuscule.

Dans le hameau, vivent deux familles d’«autochtones», quatre familles de jeunes à l’année, dont Maïa, la potière, qui vend ses productions au magasin des Ollières. Il y a aussi deux couples de retraités et trois maisons de vacances. La petite école du coin, à Saint-Etienne-de-Serres, compte 24 élèves. «Ici, on est loin de tout, on a besoin du collectif. La vague des néoruraux dynamise les villages. On est fier d’entretenir ces paysages», sourit Alcine, blonde aux yeux bleu clair. Elle a grandi au sud de la Loire. Ses parents étaient des citadins qui ont tenté un «retour à la terre» : «18 ans en 68. En 70, ils étaient paysans.» Elle a vécu un an au Chili, en communauté avec les Indiens mapuches. En Ardèche, «on parvient à vivre de ses convictions sans les crier sur les toits. On bosse beaucoup, on gagne peu [1 500 euros mensuels pour le couple, ndlr], mais on est heureux.» Enceinte de huit mois et demi, elle souhaite accoucher à domicile, comme pour ses deux enfants précédents, âgés de 6 et 3 ans. Elle invoque le bébé à venir pour expliquer qu’elle a «l’impression d’être larguée dans cette campagne présidentielle». Vu du hameau, elles sont loin, les polémiques et les petites phrases des candidats. Tout comme leurs propositions. Elle ira voter, ne sait pas pour qui. Lou, lui, ne se déplacera pas.

 

source : Liberation http://www.liberation.fr/politiques/01012400727-dans-la-f...

 

15:56 Écrit par InDignés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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