07/04/2012

Égalité des places ou égalité des chances ? Dubet, Bellat, nourrir les nouvelles luttes sociales...

« Égalité des places ou égalité des chances ? »


In:  DUBET François, (2011), Egalité des places, égalité des chances, in Etudes 1/2011, Tome 414, p. 31-41., catalogue du Cairn en ligne in, www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-31.htm

De quoi parle-t-on quand on emploie le concept d'« égalité »? Veut-il dire la même chose dans la bouche de Sarkozy et dans celle de François Hollande? Est ce que égalité signifie ce que cela signifiait en 1789? Et que voulait dire égalité pour la gauche des années 30, pour les défenseurs de la démocratisation scolaire? Est ce la même égalité que pour les progressistes d'aujourd'hui? Les notions d'égalité et d'inégalité renvoient à des valeurs et à des conceptions de la justice sociale qui sont loin d’être consensuelles et semblent varier au gré de l'opinion ou des tendances.

 

Comprendre et construire des réponses à cette question fondamentale est une démarche dont la société ne devrait jamais faire l'économie!

Bien que la distinction entre égalités des places et des chances n'épuise pas la question des différentes conceptions de la justice sociale, elle pose les jalons d'une différenciation fondamentale entre deux conceptions de l'égalité largement usurpée aujourd'hui, notamment dans les politiques dites de « mixité sociale ».

Au delà de cette distinction, l'auteur nous donne surtout à saisir que c'est de la conception de ce qu'est l'inégalité et sa cause, qu'est tributaire le développement mêmes des inégalités et des directions politiques prises, directions qui s'avèrent très différentes voire opposées.


L’égalité des chances, un leurre venu de la droite

Alors que l'égalité des places vise à réduire les inégalités de revenus, de conditions de vie entre les différentes positions occupées par les individus, l'égalité des chances conserve la structure inégalitaire de la société mais offre des possibilités de mobilité sociale, le fameux « ascenseur social ».
Dans cette conception de la justice sociale, la notion de « méritocratie » est fondamentale car c'est aux plus méritants des défavorisés que seront offertes les possibilités de mobilité sociale, l'auteur dit : « il s'agit de l'égalité des chances offerte à tous d’occuper toutes les places en fonction d’un principe
méritocratique ». Pour l'auteur, cette conception : « vise moins à réduire l’inégalité des positions
sociales qu’à lutter contre les discriminations qui font obstacle à la réalisation du mérite permettant à chacun d’accéder à des positions inégales au terme d’une compétition équitable dans laquelle des individus égaux s’affrontent pour occuper des places sociales hiérarchisées ». Cette conception de la justice tend à s’imposer et elle est inquiétante car elle justifie les inégalités, qui en un sens deviennent justes puisque toutes les places sont ouvertes à tous.

 

L’égalité des places

Cette deuxième conception de la justice sociale est centrée sur les places qui organisent la structure sociale. Cette structure étant très hiérarchisée, l’égalité des places cherche à rapprocher les positions sociales occupées par les individus dans cette structure (inégalités de revenus, de conditions de vie, d’accès aux services, ...).

 

Ceci afin de rendre les positions/les places moins inégales entre elles. Ainsi par exemple, il s'agirait dans le cas des inégalités salariales entre hommes et femmes, de ramener les salaires à un niveau équivalent, plutôt que d'essayer que les femmes accèdent aux professions plus
rémunératrices habituellement occupées par les hommes (on pourrait appliquer le même exemple entre les cadres et les ouvriers). La mobilité sociale n'est donc pas l'enjeu ici, elle est une conséquence indirecte de la relative égalité sociale.

 

F. DUBET souligne que : « C’est d’abord dans les conditions de travail et dans les salaires que se constituent et que se réduisent les inégalités sociales ». Portée par le mouvement ouvrier et la gauche, depuis le XIX siècle, la lutte pour l’égalité des places a réduit les inégalités entre les positions sociales grâce à l’assurance sociale, à la redistribution des richesses par les prélèvements sociaux, à l’impôt progressif sur le revenu et grâce au développement des services publics et de l'État-providence.


Minorités ou classes sociales? Deux idéaux qui s'opposent

Là où l’égalité des places dessine le monde en « classes sociales », l'égalité des chances induit une représentation en termes de « groupes définis par les discriminations qu’ils subissent ». Ces groupes discriminés sont par exemple les immigrés, les femmes, les handicapés, les homosexuels,...

Pour Dubet, : « la représentation de la société change totalement quand les minorités se substituent aux classes sociales ». Ne penser qu'en termes d’égalité des chances conduit à « racialiser » la vie sociale puisque la « race » est un des facteurs dominants de la discrimination. Le contrat social collectif qui engageait et couvrait « indifféremment » les individus est remplacé par des contrats plus individuels où chaque individu a le devoir de faire valoir son mérite afin d’optimiser ses chances . Pour choisir quelle discrimination est plus intolérable qu'une autre, les minorités se livrent à une compétition dont le résultat, qui n'a rien de « juste », sera traduit en termes de priorité par l'élu politique qui aura réussi le mieux à séduire les électeurs-clients.

 

Critique du modèle d'égalité des chances

F. Dubet critique ce modèle d'égalité des chances pour deux raisons. D’abord, dit-il,  il ne semble pas que l’égalité des chances réduise les inégalités sociales ; les pays qui l'appliquent (Etats-Unis, Grande-Bretagne,...) sont plus inégalitaires que les pays sociaux-démocrates et corporatistes. Enfin, l’égalité des chances ne semble pas plus favorable à l’autonomie et moins conservatrice que l’égalité des places. Elle édifie les rigueurs du mérite qui dit que chacun est pleinement responsable de ce qui lui arrive.

Les gouvernements qui privilégient l’égalité des chances sont souvent les plus conservateurs, les plus portés à « blâmer les victimes » accusées de n'avoir pas su saisir leurs chances, d'être  fainéants ou de ne pas vouloir travailler : « cette politique de l’égalité des chances méritocratique ne serait pas  condamnable comme telle si elle n’était pas associée à une mise en accusation de tous ceux qui n’ont pas eu le talent, le courage ou la chance de saisir leurs chances » dit l'auteur.


Il s'opère une véritable mise en scène du mérite des vainqueurs et du parasitage des vaincus dans laquelle les vaincus méritent leur échec, les vainqueurs méritent leur succès. Finalement pour Dubet, il ne s’agit pas véritablement d’une égalité des chances : « l’association de la promotion des méritants et  de la stigmatisation des vaincus » le montre. À ce sujet Ch. Bosvieux ajoute lui, que ce sont « Les gens les plus favorisés sont ceux qui continuent le plus leurs études. Ce qu’il faut rechercher, c’est plus l’égalité des possibles que l’égalité des chances. L’égalité des chances fait tout reposer sur la personne et sur sa réussite » et qualifie les programmes d’égalité des chances de redistribution régressive.

 

Priorité à l'égalité des places ou des chances?

« Dans le premier cas, l’acteur est généralement défini par son travail, par sa fonction, par son utilité  et par son exploitation… Dans le second cas, il est défini par son identité, par sa nature et par les  discriminations qu’il subit en tant que femme, en tant que minorité stigmatisée,… ». Même s'il est possible et souhaitable pour l'auteur de travailler en même temps sur l'égalité des places et sur l'égalité des chances, il est obligatoire de faire un choix de priorité entre les deux modèles de justice sociale. 
Choix justifié par le fait que : « en termes de politiques sociales et de programmes politiques, on ne fait  pas exactement la même chose selon que l’on choisit d’abord les places ou d’abord les chances », ces modèles sont portés par : « des mouvements sociaux différents, privilégiant des groupes et des intérêts eux aussi différents». Par exemple, améliorer la qualité de l’enseignement dans les quartiers défavorisés, n'a pas le même effet que d’aider les plus méritants des élèves défavorisés à accéder aux meilleures écoles.

Alors, que choisir?
Sans remettre en cause la légitimité de la justice des chances et du mérite, Dubet plaide pour la priorité de l’égalité des places. Sans approfondir ce qui serait une « juste égalité des chances », je rejoins M. Dollé (DOLLÉ M., (2011), Égalité, vous avez dit égalité ? Altern. économiques | L'Économie politique) qui invite la gauche qui met l'égalité des places en avant, à ne pas abandonner pour autant l'égalité des chances à la droite.

Dollé rappelle la force de l'aspiration à l’égalité des chances et invite la gauche à : « se réapproprier l’expression, lui redonner du sens, en montrer les implications et souligner à quel point l’usage du terme qui en est fait en face est hypocrite ». C'est cette « force de l'aspiration »
dont parle Dollé qui est à l'œuvre par exemple au Chili dans l'incroyable mobilisation des étudiants pour la gratuité de leur système scolaire (le plus inégalitaire du monde) et qui parvient à mobiliser une société tout entière contre cette inégalité. Ce qui montre que l'on ne peut laisser de côté le thème de la lutte pour l'égalité des chances.

 

Deux arguments en faveur de la priorité de l'égalité des places

Le premier argument insiste sur la plus grande liberté donnée aux individus et sur la plus grande
solidarité créé entre eux par l'égalité des places. Resserrer la structure sociale, est « bon » pour les individus et pour leur autonomie car cela : « accroît la confiance et la cohésion sociale dans la mesure où les acteurs ne s’engagent pas dans une compétition continue », au moins l'individu est menacé par des inégalités sociales, au plus il libre d’agir. Par ailleurs, cela renforce la solidarité car le système de dettes et de droits accentue ce que nous avons en commun plutôt que ce qui nous distingue.


Le second argument tient au fait que l'égalité des places serait le meilleur moyen de réaliser l'égalité des chances. Si l’égalité des chances se définit comme la possibilité de se mouvoir entre les places, il semble évident que cette mobilité devient d'autant plus facile et plus grande si la distance entre les places est plus petite. L'auteur d'ailleurs rappelle que : « on doit bien constater que partout les inégalités se sont creusées, et plus encore là où on joue davantage sur les chances que sur les places ».

Les inégalités, leur nature et les moyens d'y remédier : le cas de l'école

Dans son ouvrage : L’école des chances ; Qu’est-ce qu’une école juste ?4, Dubet explique la complexité de l’échec de l’égalité des chances par le fait qu’à l'inégalité d'accès qu'a résolu la démocratisation de l'enseignement, s'est substituée une inégalité de réussite, appelée aussi inégalité de résultats. Dans les faits dit il : « l'école n'est pas parvenue à neutraliser les effets des inégalités culturelles et sociales (...), les réformes ont créés « l'égalité méritocratique des chances»5.

Ce qui signifie que l'école permet bien à chaque élève d'accéder aux études supérieures, mais seulement à condition qu'il le mérite, à condition qu’il soit un excellent élève, qu’il « réussisse ». Pour P. Merle, il s’agit, finalement, d’une  «démocratisation ségrégative »6, autrement dit, il s'agit d'un système de lutte contre les inégalités qui fait apparaître d'autres inégalités, tel que La carte scolaire en France, qui reproduit les inégalités entre les quartiers et même, les accroît.

En Belgique, le même débat a eu lieu des années plus tard et l'on a pu constater que les mêmes leurresd'égalités étaient utilisés dans le débat public, la ministre Simonet, dernière en charge du fameux « décret mixité » déclarait ; « Mon rôle est de veiller à ce que tous les enfants aient une égalité d’accès aux écoles de leurs meilleurs choix et de veiller à ce que toutes les familles soient traitées de la même façon »7.
Cela démontre la confusion qui règne sur les inégalités, leur nature et les moyens d'y remédier. Il est édifiant que cette confusion semble régner dans le débat public depuis les années 50 et les premières politiques de discriminations positives. et c'est là que l'étude de Dubet prend toute sa pertinence dans sa tentative de redéfinir et de distinguer les inégalités.


L'état providence ou l'état pénitence pour tous ceux qu'il exclut ?

Dubet en appelle aussi à ne pas à ignorer les sérieuses critiques faites à l'état providence par tous ceux qu'il exclut, ceux qui ne peuvent en bénéficier. Cela implique de réformer en profondeur les services publics : « l’égalité des places exige de revoir le système de transferts sociaux afin de savoir, vraiment, qui paie et qui gagne ».

Dubet appelle aussi à cesser le clientélisme de la gauche où ses clients « optimisent pour eux-mêmes les intérêts du système et les identifient à l’intérêt général  ». L'ampleur d'un tel changement politique, surtout en Belgique où le système de partenaires sociaux est si fortement 
institué et sacré, paraît énorme.
C'est donc à mon sens au sein des syndicats et non des associations qu'il faut commencer à œuvrer en faisant rentrer au sein de ceux-ci les diverses « minorités opprimées » autres que les « purs » travailleurs. Les femmes, les personnes handicapées, les immigrés,...

Quand l'UDEP (le mouvement social de défense des personnes sans papiers de Belgique), a occupé par la force le siège central de la FGTB situé Boulevard de l'Empereur à
Bruxelles, en réclamant le droit à l'affiliation et à la défense de la FGTB pour les travailleurs sans 
papiers, le secrétaire général était furieux et menaçait d'appeler la police. Cependant face aux arguments  déployés par les militants sans papiers dans la presse, il a du faire marche arrière et au bout de 48h d'occupation, le syndicat changeait de position.

Leur argument soulevait une contradiction éclairante sur ce que F. Dubet décrit plus haut comme : « les clientèles politiques traditionnelles de la gauche qui optimisent pour elles-mêmes les intérêts de ce système et les identifient à l’intérêt général  », l'UDEP voulait savoir si : « La fédération des Travailleurs de Belgique (FGTB) était prête à défendre tous les travailleurs de Belgique? »9, en ce compris les travailleurs sans papiers étant donné qu'ils sont bel et bien « des travailleurs de Belgique », mais auxquels pourtant, la FGTB refuse l'affiliation.

Paradoxalement donc, c'est en travaillant sur ce qui distingue les individus (principe de l'égalité des chances), que l'on pourra les rassembler autour des inégalités qu'ils subissent, casser la surenchère clientéliste et poser les bases d'un contrat social collectif et solidaire. Sans cela, ces groupes d'individus rentreront en compétition et continueront de plus en plus à défendre leur intérêts au détriment d'autres groupes et au profit de ceux qui dominent ce système.

 

Notes -

DUBET F., (2004), L’école des chances ; Qu’est-ce qu’une école juste ?, Paris, éditions La république des
idées et Seuil.
DUBET F., (2010), Les Places et les Chances, Repenser la justice sociale. Paris, coédition Seuil-La
République des idées.
DUBET F., (2011), Egalité des places, égalité des chances, in Etudes 1/2011, Tome 414, p. 31-41., Cairn en
ligne (page consultée le 30 juin 2011), in, www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-31.htm
DURU-BELLAT M., (2006), L’inflation scolaire, Paris, éditions La république des idées et Seuil.
DURU-BELLAT M., (2008),  La (re)production des rapports sociaux de sexe :quelle place pour 
l'institution scolaire ?, Travail, genre et sociétés 1/2008 (Nº 19), p. 131-149, Cairn en ligne (page
consultée le 2 août 2011), in www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2008-1-pag....
DOLLÉ M., (2011), Égalité, vous avez dit égalité ? Altern. Économiques - L'Économie politique
2011/2 - n° 50, p. 71-83.
SIMONET M. D., Marie-Dominique Simonet répond à Camille, La Libre Belgique, édition du 01/03/2010. BOSVIEUX CH., (2006), Mixité sociale dans l’enseignement supérieur : doit-on faire de la discrimination positive ? Serveur non-officiel des Élèves de l'École Normale Supérieure de Paris en ligne. (8) Voir  UDEP, (2007), Travailleurs et égalité syndicale, un gage ou un leurre?, portail de l'Union de défense des personnes sans papiers, en ligne, in http://sanspapiers.skynetblogs.be/archive/2007/11/19/asse...

21:48 Écrit par InDignés | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Royal ce moment passez en votre structure, un enorme compliment et felicitation. Merci beaucoup pour cette lecture.

Écrit par : pari sportif | 27/05/2014

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Vraiment sympathique le dessin de votre blog, nous l'aime beaucoup, l'avez-vous provoquer vous même ?

Écrit par : pronostic france honduras coupe du monde | 15/06/2014

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