20/04/2012

culture populaire et politique

"Il n'y a pas plus politique que La Rumeur"

LE MONDE |19.04.2012Par Stéphanie Binet et Véronique Mortaigne

La Rumeur publie lundi 23 avril Tout brûle déjà, quatrième album depuis sa création en 1995. Groupe à géométrie variable, La Rumeur s'appuie sur deux personnalités fortes : Ekoué Labitey, fils d'un commissaire aux comptes d'origine togolaise, a grandi dans une ville nouvelle des Yvelines, et Hamé (Mohamed Bourokba), fils d'un ouvrier agricole algérien de Perpignan.

Vidéo : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=pHRoqjYnvms

 

Ainsi, Ekoué et Hamé, nés en 1975, ont en commun d'avoir résisté par le rap et les études. Sciences Po pour Ekoué. Diplômé de l'IEP Paris, il a soutenu une thèse en 2010 sur l'abstention dans les zones urbaines sensibles. Un DEA en audiovisuel et en sociologie des médias pour Hamé. Le troisième rappeur, Philippe Le Bavard, d'origine guadeloupéenne, signe des pamphlets (365 cicatrices, sur l'esclavage, ou Je suis une bande ethnique à moi tout seul, sur la politique sécuritaire) et veille sur leur label indépendant, La Rumeur Records. Le quatrième membre fondateur, Mourad, apparaît sur un titre, mais a délaissé la musique.

"Tout brûle déjà" s'intéresse à vos proches, et aux gamins, les vôtres, et les "petits frères" que vous avez aidés dans de nombreux ateliers d'écriture...

Hamé : Nous sommes allés dans plus de cent quartiers, parfois dans des endroits durs, à Sète, à Roubaix-Tourcoing, Metz. J'en garde le souvenir de visages penchés sur la feuille et heureux d'avoir écrit un texte. Des Gitans, des Congolais, des Bretons, des fils de femmes de ménage...

"Petite Laura" décrit la déchéance par la drogue...

Ekoué : J'appartiens à une génération décimée par la came. Cette jeune fille, prolo, française de souche, par exemple, avec qui on a flirté à l'école, a pris toute la violence du système dans la figure. Les quartiers fourmillent de gens comme elle, qui n'ont aucun moyen d'aller en cure de désintox.

En 2002, "L'Ombre sur la mesure" racontait le parcours de vos parents et mettait à l'index les liens troubles entre la France et leur pays d'origine...

Hamé : J'ai grandi dans le centre-ville de Perpignan, un quartier dur, avec des Gitans, et j'ai l'impression qu'on était en Algérie avant l'indépendance. Mon père et ses employeurs agriculteurs avaient des relations de serfs à maîtres. C'était mon Mississippi, ségrégationniste, avec une communauté pied-noir très forte, très revancharde. J'en suis parti, vite. Monté à Paris, j'ai écouté du rap américain, Public Enemy, NWA, un âge d'or très politique, qui citait les Black Panthers, qui eux-mêmes me ramenaient à Frantz Fanon, à l'Algérie colonisée. "Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire glorifiera les chasseurs", dit un proverbe africain. L'histoire telle qu'enseignée en France a été une enfumade. Des exemples ? Nos parents ne rasaient pas les murs, ils se mettaient en grève, les esclaves se sont révoltés avant que Victor Schoelcher (homme d'Etat qui poussa à l'abolition de l'esclavage en 1848) ne fasse preuve de bonté d'âme !

Ekoué : On ne peut pas être conditionné par le mépris de soi. On doit connaître l'histoire, la commenter. Quel candidat président s'attaque à l'infamie de la Françafrique ? Qui dénonce les cinquante ans de dictature du clan Eyadéma à Lomé ? Quatorze ans de socialisme n'ont rien changé.

Que signifie "Tout brûle déjà" ?

Hamé : On n'a pas eu besoin de nous pour que ça brûle, parce que depuis dix ans, une bande d'Attilas s'est acharnée à détruire le tissu social de la France, un pays qui tient encore parce que bâti sur l'histoire des luttes ouvrières et pour l'égalité des droits, où les émigrés, ceux des usines Renault de Boulogne-Billancourt par exemple, ont tenu une large place. Dans la campagne pour la présidentielle, tout est passé à la même moulinette, l'affaire Merah, le halal, l'islam et l'insécurité, thème mis en avant par la gauche dès 1997.

Ekoué : La parole raciste a été décomplexée, jusqu'à autoriser des propos insultants de la part d'un homme qui est à la tête d'un ministère régalien (en référence à "Toutes les civilisations ne se valent pas", de Claude Guéant, ministre de l'intérieur>. Quel niveau de riposte peut-on avoir ? Interpeller les élus locaux, certainement.
La question des banlieues doit être prioritaire, elle va déborder en centre-ville. Comme a essayé de le faire Richard Descoings, directeur de Sciences Po (décédé le 3 avril), il faut rompre le caractère monolithique, mono-ethnique, des élites. J'ai étudié parce que je ne supportais plus les quolibets sur l'accent de mon père, arrivé de Dakar par le port du Havre. Parce qu'en sixième, un professeur m'a demandé de dessiner mon arbre généalogique. Mes parents sont d'ethnie mina, ma grand-mère touareg, il n'y a aucune trace administrative, et je n'y arrivais pas. Mais je me suis fait humilier, traiter de fainéant et d'incapable ! Ensuite, le rap m'a permis de regarder mes interlocuteurs les yeux dans les yeux.

Hamé : Je me suis accroché à l'école, qui était une punition, une douleur, un corps-à-corps avec l'enseignement officiel - mais j'avais compris que le redoublement et la filière pro, c'est la mort sociale. Moi, j'avais trop peur d'être broyé. Le savoir est une arme.

"Du coeur à l'outrage" en 2007 revenait sur les émeutes de 2005
Où en est-on ?

Hamé : Il y a un avant et un après-2005. Il n'y avait pas eu d'émeutes semblables, avec couvre-feu, depuis la guerre d'Algérie. Ces événements ont été intenses, on y a vu les guenilles des quartiers, on avait passé un cap dans la dégradation des conditions de vie, et les quartiers étaient seuls. C'était un conflit social, avec des prolos, des sous-prolos. Un pan de la jeunesse a fait sauter le couvercle. Il en est resté une force sourde qui peut empoigner la société.

 

"Tout brûle déjà", 1 CD La Rumeur Records/L'Autre Distribution.

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17/04/2012

Une commune ecolo, échec d'un programme et dérive de droite.

Ecolo une étiquette verte sur un projet de droite

Quel bilan à Ottignies Louvain-La-Neuve avant les élections

 
Quel bilan pour la majorité Ecolo-Ps-cdH ?

Souvent conflictuels, les rapports avec les autorités communales, que ce soit avec les étudiants, les jeunes, les habitants de la Baraque, les acteurs culturels alternatifs, les comités d'habitants (Urbakevoi, Comité du Buston,...)... débouchent sur un cul de sac.

Il y a un réel problème de dialogue et de capacité à avoir ce dialogue.

venant de http://louvaincitoyen.blogspot.com/2012/03/agl-extension-...


Les élections communales de 2012 arrivent à grands pas, il est temps de parler des promesses faites aux habitants d'Ottignies Louvain-La-Neuve, et d'en faire l'état des lieux.

À la veille des élections, il est temps de tirer un bilan en matière de logement, et de logements sociaux particulièrement;
en matière de la place des habitants dans la ville (par rapport aux commerces);
en matière de diversité culturelle (jugée trop élitiste par beaucoup);
en matière de démocratie locale, bien à la traîne malgré les promesses de la majorité,

Qu'en est il de la participation des citoyens aux décisions sur l'aménagement du territoire? Sur l'affectation du budget, notamment en matière culturelle et sociale? ...

divergent, surtout en matière de logement, depuis que la majorité a adopté le sacro-saint crédo de la "densification" (surtout autour des gares d'Ottignies et de LLN), les conflits se sont cristalisés autour de cette thématique, nottament dans le quartier au dessus de la gare à Ottignies (Petit Ry,...). Face à la forte résistance des habitants, la majorité a finalement lâché et abandonné le projet (en partie).

Quant à la crise du logement elle est de plus en plus criante. Si la proportion de logements sociaux n'a pas augmenté dans l'entité, que dire de Louvain-La-Neuve où c'est le logement de luxe qui se voit dérouler le tapis rouge (résidences privées pour étudiants, logements "high class" dans la rue Charlemagne, expulsion d'une partie du quartier de la Baraque,...), relégation de la maison des jeunes pour implanter un somptueux Musée Tintin (qui est un échec),...

Pour la défense de la majorité Ecolo-Ps-cdH, il est important de noter qu'en cette fin de législature, les travaux de construction de la nouvelle Maison des Jeunes (Chez Zelle) ont commencé et que celle-ci va enfin pouvoir exister à nouveau! Après des années d'enfermement dans le bocal de laz gd-place, si l'on voulait décourager les jeunes de faire des choses, il ne faudrait pas s'y prendre autrement!!!

Les rapports avec les autorités communales sont invariablement conflictuels, que ce soit avec les étudiants, les jeunes, les habitants de la Baraque, les acteurs culturels alternatifs,... il y a un réel souci de dialogue et de capacité à avoir un dialogue.


Alors serait-ce la législature de trop pour J-L Roland?

Voir http://louvaincitoyen.blogspot.com/2012/03/agl-extension-...

 
Projet d'extension de l'Esplanade
par Assemblée générale des étudiants de Louvain - AGL
 

Si tout d’abord la nouvelle ne semblait être qu’une rumeur, les sorties de presse sur le projet d’une future extension de l’Esplanade sont aujourd’hui de plus en plus fréquentes. Il semblerait en effet que le projet soit pour certains à un stade bien plus avancé que la simple lubie. Bien que l’UCL et les membres du conseil communal n’aient jamais eu vent du projet, le promoteur immobilier Peter Wilhelm (dirigeant de Wilhelm & Co et potentiel concepteur-financeur du projet) semble avoir déjà les idées bien claires.
Ce projet d'extension de l'Esplanade, de la forme d’un diamant géant, est un projet d'envergure : « L'extension offrira trois niveaux de surfaces commerciales comptabilisant 25.000 m2.(...) L'investissement s'élèverait à 100 millions d'euros 1». Le complexe est destiné à accueillir des enseignes de luxe, comme le souligne le futur investisseur qui y voit une occasion d' « upgrader » le niveau du centre commercial actuel afin d’attirer une nouvelle clientèle plus privilégiée (interne et externe à la ville) : « une zone de 600 000 personnes de Gembloux, à Overijse, de la frontière Flamande, à Lasne-Ohain n’est pas entièrement captée ». Comme il le confie à la presse, le concepteur souhaite faire de ce nouveau centre commercial une des emblèmes de la ville. Ce sera « la première chose que l'on verrait en arrivant à LLN (...) une nouvelle icône de la ville 2 ».

(...) SUITE

12:36 Écrit par InDignés | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

14/04/2012

Refaire société, ateliers citoyens, logement social Wallonie

L'héritage contre le mérite

venant de http://logementsocialwallonie.blogspot.com/

Par Christian Baudelot - sociologue

 

"L'égalité des chances c'est de la peinture pour enrober la réalité ;

un système profondément inégalitaire".

 

Vous mettez en lumière dans votre livre l'adéquation qui existe entre l'échec scolaire et les origines sociales...

L'origine sociale et le capital culturel peut être ou gratifiante ou pénalisante. Dans tous les pays, les enfants d'intellectuels sont meilleurs élèves que ceux de paysans ou d'ouvriers.

En France (ndlr : et en Belgique) , les écarts varient dans des proportions considérables alors qu'ailleurs, certains arrivent à la rendre très faible, voire à la neutraliser. Nous sommes l'un des pays les plus inégalitaire et injuste socialement. Ici, pour apprendre il faut disposer d'une formation familiale adaptée.   

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Comment cela s'explique-t-il?

Le système scolaire est construit pour dégager une élite, par tous les moyens. La sélection s'opère à tous les étages: nous avons un système qui marche à l'élimination, avec des redoublements, des orientations vers le professionnel court, des filières plus ou moins prestigieuses.

Alors même que l'on ne cesse de parler de la méritocratie...

Ca, c'est comme l'égalité des chances: de la peinture pour enrober la réalité. Cette sélection n'est pas assumée. Or, tous les systèmes ne fonctionnent pas ainsi. Dans certains pays, il n'y a pas de redoublement, dès que des enfants éprouvent des difficultés, on les soutient...

Au Japon, les élèves aident leurs camarades en difficulté, et le prof cherche à ce que tout le monde progresse en même temps. Ce qui pose d'autres difficultés: ceux qui essaient d'en faire plus que les autres et d'avoir des résultats meilleurs, la fameuse "tête de classe" se fait taper sur les doigts! On valorise l'effort, le travail, pas les qualités innées.

Pour lutter contre l'échec scolaire, il faut des remèdes de cheval. Décider que c'est une cause nationale, comme le don d'organes... Tout le monde doit s'y mettre. Mais, l'individuel prime sur le collectif. Dans les années 70, la question de l'école était au coeur des débats publics. Aujourd'hui, l'éducation touche surtout la sphère privée. Les gens se moquent du système scolaire dans son ensemble, ils veulent juste que leur propre enfants soient dans les bons starkings blocks.

Qu'il y ait beaucoup d'enfants largués indiffèrent les gens, pourvu que leur fils ou leur fille ne soit pas dans le lot...

On peut en vouloir au ministre de ne pas avoir fait ceci ou cela, mais cette indifférence de la collectivité est beaucoup plus grave. L'enjeu est pourtant énorme: il en va de la cohésion nationale. A partir du moment où on laisse 20% des jeunes sur le bord de la route, avec le ressentiment que cela induit, cela créé une fraction de la population qui sera désespérée, que l'on ne pourra pas intégrer et qui souffrira beaucoup.

 

voir aussi les Ateliers du présent, Ateliers politiques pour citoyens et intellectuels engagés :

La République des Idées, plus que jamais convaincue qu’il est urgent de refonder les conditions de notre être-ensemble, lance les Ateliers du présent. Boîte à idées destinée à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, ils ont vocation à associer intellectuels, artistes, acteurs du monde social et politiques, au service d’une réflexion attentive aux enjeux de notre temps. Ce forum, ‹ Refaire société › en est la première édition. http://www.refairesociete.fr/

23:04 Écrit par InDignés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/04/2012

Égalité des places ou égalité des chances ? Dubet, Bellat, nourrir les nouvelles luttes sociales...

« Égalité des places ou égalité des chances ? »


In:  DUBET François, (2011), Egalité des places, égalité des chances, in Etudes 1/2011, Tome 414, p. 31-41., catalogue du Cairn en ligne in, www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-31.htm

De quoi parle-t-on quand on emploie le concept d'« égalité »? Veut-il dire la même chose dans la bouche de Sarkozy et dans celle de François Hollande? Est ce que égalité signifie ce que cela signifiait en 1789? Et que voulait dire égalité pour la gauche des années 30, pour les défenseurs de la démocratisation scolaire? Est ce la même égalité que pour les progressistes d'aujourd'hui? Les notions d'égalité et d'inégalité renvoient à des valeurs et à des conceptions de la justice sociale qui sont loin d’être consensuelles et semblent varier au gré de l'opinion ou des tendances.

 

Comprendre et construire des réponses à cette question fondamentale est une démarche dont la société ne devrait jamais faire l'économie!

Bien que la distinction entre égalités des places et des chances n'épuise pas la question des différentes conceptions de la justice sociale, elle pose les jalons d'une différenciation fondamentale entre deux conceptions de l'égalité largement usurpée aujourd'hui, notamment dans les politiques dites de « mixité sociale ».

Au delà de cette distinction, l'auteur nous donne surtout à saisir que c'est de la conception de ce qu'est l'inégalité et sa cause, qu'est tributaire le développement mêmes des inégalités et des directions politiques prises, directions qui s'avèrent très différentes voire opposées.


L’égalité des chances, un leurre venu de la droite

Alors que l'égalité des places vise à réduire les inégalités de revenus, de conditions de vie entre les différentes positions occupées par les individus, l'égalité des chances conserve la structure inégalitaire de la société mais offre des possibilités de mobilité sociale, le fameux « ascenseur social ».
Dans cette conception de la justice sociale, la notion de « méritocratie » est fondamentale car c'est aux plus méritants des défavorisés que seront offertes les possibilités de mobilité sociale, l'auteur dit : « il s'agit de l'égalité des chances offerte à tous d’occuper toutes les places en fonction d’un principe
méritocratique ». Pour l'auteur, cette conception : « vise moins à réduire l’inégalité des positions
sociales qu’à lutter contre les discriminations qui font obstacle à la réalisation du mérite permettant à chacun d’accéder à des positions inégales au terme d’une compétition équitable dans laquelle des individus égaux s’affrontent pour occuper des places sociales hiérarchisées ». Cette conception de la justice tend à s’imposer et elle est inquiétante car elle justifie les inégalités, qui en un sens deviennent justes puisque toutes les places sont ouvertes à tous.

 

L’égalité des places

Cette deuxième conception de la justice sociale est centrée sur les places qui organisent la structure sociale. Cette structure étant très hiérarchisée, l’égalité des places cherche à rapprocher les positions sociales occupées par les individus dans cette structure (inégalités de revenus, de conditions de vie, d’accès aux services, ...).

 

Ceci afin de rendre les positions/les places moins inégales entre elles. Ainsi par exemple, il s'agirait dans le cas des inégalités salariales entre hommes et femmes, de ramener les salaires à un niveau équivalent, plutôt que d'essayer que les femmes accèdent aux professions plus
rémunératrices habituellement occupées par les hommes (on pourrait appliquer le même exemple entre les cadres et les ouvriers). La mobilité sociale n'est donc pas l'enjeu ici, elle est une conséquence indirecte de la relative égalité sociale.

 

F. DUBET souligne que : « C’est d’abord dans les conditions de travail et dans les salaires que se constituent et que se réduisent les inégalités sociales ». Portée par le mouvement ouvrier et la gauche, depuis le XIX siècle, la lutte pour l’égalité des places a réduit les inégalités entre les positions sociales grâce à l’assurance sociale, à la redistribution des richesses par les prélèvements sociaux, à l’impôt progressif sur le revenu et grâce au développement des services publics et de l'État-providence.


Minorités ou classes sociales? Deux idéaux qui s'opposent

Là où l’égalité des places dessine le monde en « classes sociales », l'égalité des chances induit une représentation en termes de « groupes définis par les discriminations qu’ils subissent ». Ces groupes discriminés sont par exemple les immigrés, les femmes, les handicapés, les homosexuels,...

Pour Dubet, : « la représentation de la société change totalement quand les minorités se substituent aux classes sociales ». Ne penser qu'en termes d’égalité des chances conduit à « racialiser » la vie sociale puisque la « race » est un des facteurs dominants de la discrimination. Le contrat social collectif qui engageait et couvrait « indifféremment » les individus est remplacé par des contrats plus individuels où chaque individu a le devoir de faire valoir son mérite afin d’optimiser ses chances . Pour choisir quelle discrimination est plus intolérable qu'une autre, les minorités se livrent à une compétition dont le résultat, qui n'a rien de « juste », sera traduit en termes de priorité par l'élu politique qui aura réussi le mieux à séduire les électeurs-clients.

 

Critique du modèle d'égalité des chances

F. Dubet critique ce modèle d'égalité des chances pour deux raisons. D’abord, dit-il,  il ne semble pas que l’égalité des chances réduise les inégalités sociales ; les pays qui l'appliquent (Etats-Unis, Grande-Bretagne,...) sont plus inégalitaires que les pays sociaux-démocrates et corporatistes. Enfin, l’égalité des chances ne semble pas plus favorable à l’autonomie et moins conservatrice que l’égalité des places. Elle édifie les rigueurs du mérite qui dit que chacun est pleinement responsable de ce qui lui arrive.

Les gouvernements qui privilégient l’égalité des chances sont souvent les plus conservateurs, les plus portés à « blâmer les victimes » accusées de n'avoir pas su saisir leurs chances, d'être  fainéants ou de ne pas vouloir travailler : « cette politique de l’égalité des chances méritocratique ne serait pas  condamnable comme telle si elle n’était pas associée à une mise en accusation de tous ceux qui n’ont pas eu le talent, le courage ou la chance de saisir leurs chances » dit l'auteur.


Il s'opère une véritable mise en scène du mérite des vainqueurs et du parasitage des vaincus dans laquelle les vaincus méritent leur échec, les vainqueurs méritent leur succès. Finalement pour Dubet, il ne s’agit pas véritablement d’une égalité des chances : « l’association de la promotion des méritants et  de la stigmatisation des vaincus » le montre. À ce sujet Ch. Bosvieux ajoute lui, que ce sont « Les gens les plus favorisés sont ceux qui continuent le plus leurs études. Ce qu’il faut rechercher, c’est plus l’égalité des possibles que l’égalité des chances. L’égalité des chances fait tout reposer sur la personne et sur sa réussite » et qualifie les programmes d’égalité des chances de redistribution régressive.

 

Priorité à l'égalité des places ou des chances?

« Dans le premier cas, l’acteur est généralement défini par son travail, par sa fonction, par son utilité  et par son exploitation… Dans le second cas, il est défini par son identité, par sa nature et par les  discriminations qu’il subit en tant que femme, en tant que minorité stigmatisée,… ». Même s'il est possible et souhaitable pour l'auteur de travailler en même temps sur l'égalité des places et sur l'égalité des chances, il est obligatoire de faire un choix de priorité entre les deux modèles de justice sociale. 
Choix justifié par le fait que : « en termes de politiques sociales et de programmes politiques, on ne fait  pas exactement la même chose selon que l’on choisit d’abord les places ou d’abord les chances », ces modèles sont portés par : « des mouvements sociaux différents, privilégiant des groupes et des intérêts eux aussi différents». Par exemple, améliorer la qualité de l’enseignement dans les quartiers défavorisés, n'a pas le même effet que d’aider les plus méritants des élèves défavorisés à accéder aux meilleures écoles.

Alors, que choisir?
Sans remettre en cause la légitimité de la justice des chances et du mérite, Dubet plaide pour la priorité de l’égalité des places. Sans approfondir ce qui serait une « juste égalité des chances », je rejoins M. Dollé (DOLLÉ M., (2011), Égalité, vous avez dit égalité ? Altern. économiques | L'Économie politique) qui invite la gauche qui met l'égalité des places en avant, à ne pas abandonner pour autant l'égalité des chances à la droite.

Dollé rappelle la force de l'aspiration à l’égalité des chances et invite la gauche à : « se réapproprier l’expression, lui redonner du sens, en montrer les implications et souligner à quel point l’usage du terme qui en est fait en face est hypocrite ». C'est cette « force de l'aspiration »
dont parle Dollé qui est à l'œuvre par exemple au Chili dans l'incroyable mobilisation des étudiants pour la gratuité de leur système scolaire (le plus inégalitaire du monde) et qui parvient à mobiliser une société tout entière contre cette inégalité. Ce qui montre que l'on ne peut laisser de côté le thème de la lutte pour l'égalité des chances.

 

Deux arguments en faveur de la priorité de l'égalité des places

Le premier argument insiste sur la plus grande liberté donnée aux individus et sur la plus grande
solidarité créé entre eux par l'égalité des places. Resserrer la structure sociale, est « bon » pour les individus et pour leur autonomie car cela : « accroît la confiance et la cohésion sociale dans la mesure où les acteurs ne s’engagent pas dans une compétition continue », au moins l'individu est menacé par des inégalités sociales, au plus il libre d’agir. Par ailleurs, cela renforce la solidarité car le système de dettes et de droits accentue ce que nous avons en commun plutôt que ce qui nous distingue.


Le second argument tient au fait que l'égalité des places serait le meilleur moyen de réaliser l'égalité des chances. Si l’égalité des chances se définit comme la possibilité de se mouvoir entre les places, il semble évident que cette mobilité devient d'autant plus facile et plus grande si la distance entre les places est plus petite. L'auteur d'ailleurs rappelle que : « on doit bien constater que partout les inégalités se sont creusées, et plus encore là où on joue davantage sur les chances que sur les places ».

Les inégalités, leur nature et les moyens d'y remédier : le cas de l'école

Dans son ouvrage : L’école des chances ; Qu’est-ce qu’une école juste ?4, Dubet explique la complexité de l’échec de l’égalité des chances par le fait qu’à l'inégalité d'accès qu'a résolu la démocratisation de l'enseignement, s'est substituée une inégalité de réussite, appelée aussi inégalité de résultats. Dans les faits dit il : « l'école n'est pas parvenue à neutraliser les effets des inégalités culturelles et sociales (...), les réformes ont créés « l'égalité méritocratique des chances»5.

Ce qui signifie que l'école permet bien à chaque élève d'accéder aux études supérieures, mais seulement à condition qu'il le mérite, à condition qu’il soit un excellent élève, qu’il « réussisse ». Pour P. Merle, il s’agit, finalement, d’une  «démocratisation ségrégative »6, autrement dit, il s'agit d'un système de lutte contre les inégalités qui fait apparaître d'autres inégalités, tel que La carte scolaire en France, qui reproduit les inégalités entre les quartiers et même, les accroît.

En Belgique, le même débat a eu lieu des années plus tard et l'on a pu constater que les mêmes leurresd'égalités étaient utilisés dans le débat public, la ministre Simonet, dernière en charge du fameux « décret mixité » déclarait ; « Mon rôle est de veiller à ce que tous les enfants aient une égalité d’accès aux écoles de leurs meilleurs choix et de veiller à ce que toutes les familles soient traitées de la même façon »7.
Cela démontre la confusion qui règne sur les inégalités, leur nature et les moyens d'y remédier. Il est édifiant que cette confusion semble régner dans le débat public depuis les années 50 et les premières politiques de discriminations positives. et c'est là que l'étude de Dubet prend toute sa pertinence dans sa tentative de redéfinir et de distinguer les inégalités.


L'état providence ou l'état pénitence pour tous ceux qu'il exclut ?

Dubet en appelle aussi à ne pas à ignorer les sérieuses critiques faites à l'état providence par tous ceux qu'il exclut, ceux qui ne peuvent en bénéficier. Cela implique de réformer en profondeur les services publics : « l’égalité des places exige de revoir le système de transferts sociaux afin de savoir, vraiment, qui paie et qui gagne ».

Dubet appelle aussi à cesser le clientélisme de la gauche où ses clients « optimisent pour eux-mêmes les intérêts du système et les identifient à l’intérêt général  ». L'ampleur d'un tel changement politique, surtout en Belgique où le système de partenaires sociaux est si fortement 
institué et sacré, paraît énorme.
C'est donc à mon sens au sein des syndicats et non des associations qu'il faut commencer à œuvrer en faisant rentrer au sein de ceux-ci les diverses « minorités opprimées » autres que les « purs » travailleurs. Les femmes, les personnes handicapées, les immigrés,...

Quand l'UDEP (le mouvement social de défense des personnes sans papiers de Belgique), a occupé par la force le siège central de la FGTB situé Boulevard de l'Empereur à
Bruxelles, en réclamant le droit à l'affiliation et à la défense de la FGTB pour les travailleurs sans 
papiers, le secrétaire général était furieux et menaçait d'appeler la police. Cependant face aux arguments  déployés par les militants sans papiers dans la presse, il a du faire marche arrière et au bout de 48h d'occupation, le syndicat changeait de position.

Leur argument soulevait une contradiction éclairante sur ce que F. Dubet décrit plus haut comme : « les clientèles politiques traditionnelles de la gauche qui optimisent pour elles-mêmes les intérêts de ce système et les identifient à l’intérêt général  », l'UDEP voulait savoir si : « La fédération des Travailleurs de Belgique (FGTB) était prête à défendre tous les travailleurs de Belgique? »9, en ce compris les travailleurs sans papiers étant donné qu'ils sont bel et bien « des travailleurs de Belgique », mais auxquels pourtant, la FGTB refuse l'affiliation.

Paradoxalement donc, c'est en travaillant sur ce qui distingue les individus (principe de l'égalité des chances), que l'on pourra les rassembler autour des inégalités qu'ils subissent, casser la surenchère clientéliste et poser les bases d'un contrat social collectif et solidaire. Sans cela, ces groupes d'individus rentreront en compétition et continueront de plus en plus à défendre leur intérêts au détriment d'autres groupes et au profit de ceux qui dominent ce système.

 

Notes -

DUBET F., (2004), L’école des chances ; Qu’est-ce qu’une école juste ?, Paris, éditions La république des
idées et Seuil.
DUBET F., (2010), Les Places et les Chances, Repenser la justice sociale. Paris, coédition Seuil-La
République des idées.
DUBET F., (2011), Egalité des places, égalité des chances, in Etudes 1/2011, Tome 414, p. 31-41., Cairn en
ligne (page consultée le 30 juin 2011), in, www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-31.htm
DURU-BELLAT M., (2006), L’inflation scolaire, Paris, éditions La république des idées et Seuil.
DURU-BELLAT M., (2008),  La (re)production des rapports sociaux de sexe :quelle place pour 
l'institution scolaire ?, Travail, genre et sociétés 1/2008 (Nº 19), p. 131-149, Cairn en ligne (page
consultée le 2 août 2011), in www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2008-1-pag....
DOLLÉ M., (2011), Égalité, vous avez dit égalité ? Altern. Économiques - L'Économie politique
2011/2 - n° 50, p. 71-83.
SIMONET M. D., Marie-Dominique Simonet répond à Camille, La Libre Belgique, édition du 01/03/2010. BOSVIEUX CH., (2006), Mixité sociale dans l’enseignement supérieur : doit-on faire de la discrimination positive ? Serveur non-officiel des Élèves de l'École Normale Supérieure de Paris en ligne. (8) Voir  UDEP, (2007), Travailleurs et égalité syndicale, un gage ou un leurre?, portail de l'Union de défense des personnes sans papiers, en ligne, in http://sanspapiers.skynetblogs.be/archive/2007/11/19/asse...

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Bobos bio ?babas cool? Alternatifs néo-ruraux collectivistes? En tous cas ça se passe maintenant et c'est beau...

Dans la France d’en babs

Julien Picard, apiculteur à Saint-Vincent-de-Durfort.
Julien Picard, apiculteur à Saint-Vincent-de-Durfort. (Photo Sébastien Erome.Signatures pour Libération)

Installés en Ardèche dans le sillage des babas cool des années 70, ils se disent néoruraux ou décroissants. Ils ont le rêve modeste : vivre autrement, loin du brouhaha politique.

Par CHARLOTTE ROTMAN envoyée spéciale en Ardèche

Ils ont la trentaine, des enfants en bas âge, cherchaient «la ruralité». Ils se sont installés en Ardèche, sur des terres rugueuses et sauvages. Ils vivent de peu. Ne possèdent pas de télé, et rarement des téléphones portables. Ils ont la sérénité de ceux qui sont sûrs de leurs convictions. Julien, Alcine, Tomas, Maïa, Olivier, Ameline, Nicolas sont les héritiers des babas cool venus ici dans les années 70 faire «un retour à la terre». En pull de laine et barbe de plusieurs jours, ils incarnent une critique radicale de la société de consommation. Sans slogan ni banderole : à la différence de leurs aînés, ils ne prônent pas le communautarisme et n’essayent pas de convaincre la Terre entière qu’ils ont fait le bon choix.

Les Ollières-sur-Eyrieux

«Faire émerger des alternatives»

«Les hippies ont montré qu’on pouvait faire une petite agriculture paysanne. Et que c’était possible de s’installer et d’en vivre. Nous, la génération d’après, on hésite moins à le faire», explique Julien Picard, un apiculteur de 36 ans installé en 2005. «Pas besoin de la crise mondiale pour faire émerger des alternatives», renchérit Nicolas Becker, un Lorrain de 33 ans, éleveur et maraîcher bio, en Ardèche depuis sept ans.

Tous deux font partie d’un petit réseau qui alimente un magasin collectif de vente directe, aux Ollières-sur-Eyrieux, «dans la Grande-Rue, entre le bureau de tabac et la boulangerie». On y trouve du miel, des fromages, des saucissons, des œufs, de la crème de châtaigne, des tisanes, des pommes de terre, des poteries… Chacun y tient une permanence, à tour de rôle. Au mur, un manifeste sur l’agriculture paysanne, une affiche sur les «10 bonnes raisons de consommer bio», mais aussi une carte du nucléaire en France, «danger permanent», des annonces de concerts. Près de la caisse, le numéro 63 du Paysan ardéchois, le journal d’information de la Confédération paysanne, qui titre «Semons ensemble les graines d’une nouvelle société».

Saint-Vincent-de-Durfort

«On n’a pas envie d’avoir de dépenses»

Ce jour-là, Julien Picard n’est pas au magasin. En combinaison d’apiculteur, il inspecte une partie de ses 250 ruches, près de Saint-Vincent-de-Durfort. Gestes lents de cosmonaute aux mains nues. Il a grandi dans le Périgord, avec des parents arboriculteurs et viticulteurs. Bac +5, ingénieur agronome, il a eu besoin de «retrouver un côté terrien». En plus du miel qu’il fabrique et qu’il vend (5 tonnes par an), il essaye d’être «au maximum en autoproduction pour l’alimentation». Il a un potager, fait des conserves de tomates, élève poules, oies, canards, cochons. Des loutres nagent dans la rivière en bas de chez lui, les renards de la forêt viennent lui chiper des volailles. Il voulait «vivre sainement», avec sa compagne, enceinte, et leur enfant. «On se contente de ce qu’on a, on a peu de dépenses, et pas envie d’en avoir. Ici, on n’a pas de soucis de publicité. Je plains ceux qui se sentent obligés d’acheter un iPod.» Ce mode de vie relève «du choix militant».

«L’Ardèche évoquait des territoires de petite agriculture paysanne, et de luttes anciennes», dit Julien qui y a senti «une dynamique» avec des jeunes installés en réseau et «un esprit collectif ouvert à l’échange». Ici, on délibère pour savoir si les journalistes peuvent venir en reportage, on vote pour choisir la programmation du cinéma itinérant.

Avant, Julien voulait travailler dans l’humanitaire, et «aider les paysans du Sud». Mais il est «désabusé». Epuisement des ressources naturelles, consommation, énergies : il se heurte «à la réalité. La mondialisation est un système qui nous dépasse. C’est l’argent qui dirige le monde». Pour lui, le discours politique n’est qu’un «jeu entre les politiques et les médias». Et puis, «même si les discours sont sincères, quand on est au pouvoir, on n’est pas libre». Il ne veut pas dire pour qui il va voter. On le laisse à ses ruches, sous un soleil printanier.

Dunière-sur-Eyrieux

«Les changements viendront des gens»

Olivier Dujardin, lui, est un fils de hippies. Sa mère, originaire de Bordeaux, et son père, de Lille, sont venus s’installer en Ardèche avant sa naissance, en 1978. Il porte un tee-shirt «fête des voisins», même s’il n’en a quasiment pas. Il habite dans une maison isolée, de l’autre côté de la montagne, sur la commune de Dunière-sur-Eyrieux, avec sa compagne, Ameline, et leurs trois enfants. Une adolescente grimpe dans un arbre. Sa sœur se balance sur un pneu suspendu. On est en milieu de semaine, mais elles ne sont pas en classe. Ameline leur fait l’école à la maison. A l’Apiferme, Olivier fait lui aussi du miel, mais aussi du nougat, du pain d’épices. Il a vécu à Valence et Aubenas, a été cinq ans pâtissier et bossé en intérim. Mais il n’est «pas fait pour la ville». Ni pour «vivre dans une cave». Il voulait «travailler moins» et «profiter de la vie». Il fait de la danse, du chant, de la méditation, de la gymnastique traditionnelle chinoise. Installé sur un escalier de pierre, il tire sur une cigarette roulée, offre du gâteau.

Olivier privilégie le troc avec les autres producteurs, le groupement d’achats, les commandes en commun d’agrumes ou de matières premières, les échanges de coups de main. Il ne formule aucun mot d’ordre. Il parle de «choix personnel» : «Militant est un mot trop fort. Je ne revendique rien. Je ne vais pas prétendre défendre des grandes idées.» Est-il «décroissant» ? «Oui, si cela veut dire de ne pas aller dans le sens de la consommation à outrance. De vivre simplement. Ne pas trop s’attacher à ce qui est matériel.» Il est aussi engagé dans une «démarche spirituelle», fait un travail sur «la communication non violente». N’a pas la télé («c’est un spectacle qui ne m’intéresse pas»), n’écoute pas la radio, ne lit pas les journaux et ne se sert pas d’Internet pour s’informer. «Les nouvelles importantes, on les a toujours, non ?»

Olivier a adoré la chaîne humaine contre le nucléaire, participe à des mobilisations contre le gaz de schiste. A la dernière présidentielle, il avait voté. «Peut-être blanc», essaye-t-il de se souvenir. Mais cette année, il ne se rendra pas aux urnes. «C’est de plus en plus une mascarade. Je préfère être cohérent dans mes choix plutôt que de donner à d’autres cette responsabilité. En 2007, j’ai fait mon devoir de citoyen, maintenant je me dis qu’il est ailleurs.» Ameline, sa compagne, 36 ans, «boycotte» les élections. «J’ai l’impression qu’on nous mène en bateau. C’est peut-être utopique, mais je voudrais que ce soit davantage la population qui décide, plutôt que des hommes politiques qui gagnent beaucoup d’argent et ne tiennent pas leurs promesses.» Les changements ? «Cela viendra des gens.» En politique, pense-t-elle, «ceux qui pourraient faire changer les choses ne font pas le poids».

Photos Sébastien Erome. Signatures pour Libération

Saint-Sauveur-de-Montagut

«Nos gamines savent ce qu’est un McDo»

Lui a grandi «dans le béton», à Orléans. Tomas Deluzet, 31 ans, navigue aujourd’hui sur des bouts de terre en pente, dans un hameau après Saint-Sauveur-de-Montagut, à 10 kilomètres de l’Apiferme d’Olivier et Ameline. Il est en train de ramasser les œufs qu’il va vendre dès le lendemain - 10 boîtes de six chaque jour. Il cultive aussi des salades, radis, patates… «C’est un challenge de s’installer ici. Mais avec 12 hectares de terre, tu peux jouer toute ta vie.» Ses parents, militants trotskistes, étaient enseignants ; son grand-père, un réfugié espagnol. Tomas n’avait «pas envie d’aller à l’usine» et voulait fuir «le métro, les bouchons…». Sa compagne est enseignante. Ils ont trois filles, dont la dernière, 6 mois, tête goulûment son biberon.

Tomas se sent le moins «militant» du groupe, et assume un sens «commercial». Il plaide : «On n’est pas des illuminés. On bouffe bio, mais nos gamines savent ce que c’est qu’un McDo, on vaccine nos filles…» Tous les jours, les travaux des champs finis, il regarde un JT et un documentaire (récupérés sur Internet). Il se tient informé, cite Mélenchon, qu’il apprécie, même s’il ne se reconnaît pas «dans un parti» et n’a «pas de gourou». Il dit avoir peur, aussi, de «la division de la gauche». Dans cette campagne d’Ardèche, les nouveaux venus doivent faire leurs preuves, insiste l’ex-citadin. «On te fait sentir que tu n’es pas d’ici, dit-il. Il en reste plein des babas cool, pas mal sont au RSA. Pour certains ici, les "chevelus" sont des "voleurs de jardins". Il faut qu’on donne une bonne image des "étrangers".»

Le Chier

«On gagne peu, mais on est heureux»

Alcine Voron, 31 ans, habite Le Chier, un hameau perché sur les hauteurs, à une dizaine de kilomètres de là. La route est sinueuse. Devant chez elle, face à la vallée, du linge d’enfant sèche au vent. Elle a repris une vieille ferme en 2010. Avec son compagnon, Lou, elle fait du fromage de brebis. Elle montre les installations, va caresser les bêtes en plein air, s’attarde dans le crépuscule.

Dans le hameau, vivent deux familles d’«autochtones», quatre familles de jeunes à l’année, dont Maïa, la potière, qui vend ses productions au magasin des Ollières. Il y a aussi deux couples de retraités et trois maisons de vacances. La petite école du coin, à Saint-Etienne-de-Serres, compte 24 élèves. «Ici, on est loin de tout, on a besoin du collectif. La vague des néoruraux dynamise les villages. On est fier d’entretenir ces paysages», sourit Alcine, blonde aux yeux bleu clair. Elle a grandi au sud de la Loire. Ses parents étaient des citadins qui ont tenté un «retour à la terre» : «18 ans en 68. En 70, ils étaient paysans.» Elle a vécu un an au Chili, en communauté avec les Indiens mapuches. En Ardèche, «on parvient à vivre de ses convictions sans les crier sur les toits. On bosse beaucoup, on gagne peu [1 500 euros mensuels pour le couple, ndlr], mais on est heureux.» Enceinte de huit mois et demi, elle souhaite accoucher à domicile, comme pour ses deux enfants précédents, âgés de 6 et 3 ans. Elle invoque le bébé à venir pour expliquer qu’elle a «l’impression d’être larguée dans cette campagne présidentielle». Vu du hameau, elles sont loin, les polémiques et les petites phrases des candidats. Tout comme leurs propositions. Elle ira voter, ne sait pas pour qui. Lou, lui, ne se déplacera pas.

 

source : Liberation http://www.liberation.fr/politiques/01012400727-dans-la-f...

 

15:56 Écrit par InDignés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |